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Souffrance des médecins à l’hôpital: «Je ressens un sentiment d’échec profond»

Line, médecin chef de pôle à l’hôpital, mise à l’écart par une administration chasseuse de coût et sans scrupule, raconte sa souffrance au travail.

« Petit à petit, je remonte la pente, mais, intellectuellement, je rame. » Médecin biologiste, Line garde les séquelles du « traumatisme » qu’elle a vécu, dans le cadre de ses fonctions de chef de pôle dans un centre hospitalier public. Une sournoise mise à l’écart, dans le cadre d’une réorganisation, doublée d’accusations graves la faisant passer pour une affabulatrice.

L’enfer n’a pas surgi du néant. « Dès 2010, nous avons été secoués par la réforme de notre profession. Tous les laboratoires ont dû entrer dans une démarche d’accréditation selon la norme Iso 15189. Cette nouvelle exigence a créé énormément de pression, surtout que, sous couvert de la qualité, le but était de réduire le nombre de laboratoires. D’ailleurs, ça a très bien marché. On est passé de 5500 structures, à 1000 aujourd’hui. »

En 2013, une fusion de deux hôpitaux est programmée. Tous les services sont impactés. En ce qui concerne le laboratoire, l’idée est de regrouper les examens non urgents sur un site qui concentrera 60 à 70% de l’activité. « J’ai progressivement compris que, pour des raisons politiques et certaines résistances locales, la direction souhaitait privilégier coûte que coûte l’un des deux sites, même si l’autre était mieux organisé », raconte Line.

Un audit… et puis rien

Dans l’ignorance des desseins de l’administrationLine ne compte pas son temps pour imaginer sur le papier une nouvelle organisation, opérationnelle et efficiente. Au bout de plusieurs mois à bosser dur sur le projet, elle voit son investissement récompensé: l’Agence régionale de santé (ARS) lui dit approuver ses orientations.

Mais la chef de pôle déchante vite. « Les communautés médicales ne s’étant pas mises d’accord sur le projet, le précédent directeur de l’hôpital avait décidé de recourir à un audit externe. Le successeur du directeur en question a décidé de ne pas nous communiquer les résultats. Autrement dit: nous nous sommes soumis à l’audit, mais on nous a bloqué l’accès aux conclusions. Cela a été difficile à vivre. J’ai signalé par écrit mon mécontentement à la direction, ajoutant regretter que les orientations approuvées par l’ARS ne semblaient pas vouloir être suivies. »

Accusation de faux

Dans les mois qui ont suivi, Line est victime d’une série d’humiliations. En temps normal, la direction avertit toujours les chefs de pôles qu’une réunion sur tel ou tel sujet les concernant va se tenir. « Là, on m’a conviée au ‘schéma directeur’ des travaux sans me communiquer l’ordre du jour ».

Autre coup tordu: à la veille des vacances, la direction confie en douce une mission de réorganisation du site qu’elle souhaite voir privilégier à l’une des collaboratrices de Line. « A la rentrée, le directeur a présenté, devant toutes les commissions de l’hôpital, un plan de réorganisation. Que j’ai donc découvert ce jour-là. »

Déjà sens-dessus dessous, Line touche le fond quand son intégrité est remise en cause. Lors d’un conseil de surveillance, le dossier concernant l’organisation du laboratoire de l’hôpital est abordé. Une source en laquelle la médecin biologiste a entièrement confiance lui rapporte que le directeur a soutenu que son projet n’avait jamais été validé par l’ARS. Elle aurait donc commis un faux en affirmant le contraire, abusant ainsi l’administration de l’hôpital.

Pauses cardiaques anormales

« J’ai écrit à la direction, ainsi qu’au président du conseil de surveillance, pour leur dire mon état de choc, en mettant en copie les mails de l’ARS. » Line décide surtout de ne pas renouveler son mandat à la tête du pôle. Mais le mal – physique – est fait. « Depuis des mois, je ne dormais plus, je souffrais de douleurs lombaires. Alors que je participais à ma dernière commission médicale d’établissement (CME), un confrère m’a pris le pouls. Direction les urgences illico. » Line souffre d’arythmie et fait des pauses cardiaques anormales. On lui programme une intervention avec pose probable d’un pacemaker. « Je l’ai annulée quelques jours avant. Je me suis dit que je n’avais jamais fait de syncope, et que mes problèmes étaient peut-être dus à cette histoire de stress extrême. Effectivement, depuis que j’ai décroché, j’en ai eu de moins en moins, jusqu’à ce que les troubles disparaissent. »

Line a conservé son poste au laboratoire, ses fonctions de chef de pôle en moins. « Je suis beaucoup plus sereine, mais dans ma tête, ça ne tourne plus du tout comme avant, déplore-t-elle. Et puis, je ressens un sentiment d’échec profond. Ce que j’ai défendu pendant des années s’est écroulé derrière mon dos. »